La chronique de Christian Monjou

Ce tableau devient fascinant lorsque l’on commence à regarder attentivement… la chaise !
Au départ bien sûr, on est captivé par le physique singulier et presque tonitruant de la journaliste Sylvia von Harden dont c’est ici le portrait. Le peintre allemand Otto Dix a dit lui-même qu’il voulait, avec ce tableau, faire « le portrait d’une époque ». Or en 1926, on est en plein dans les Années folles, dans ce temps suspendu entre deux cataclysmes où l’on essaie d’oublier la tragédie de la Première Guerre mondiale tout en faisant semblant de ne pas voir qu’il s’en prépare inéluctablement une autre. Et c’est aussi une époque où émerge une nouvelle vision de la femme. Sylvia von Harden incarne cette femme différente qui exhibe les traits de sa non-conformité revendiquée de manière un peu stridente.
Elle fume en public, boit en public. Et arbore un monocle à la Erich von Stroheim dans La Grande illusion pour le moins surprenant chez une figure féminine. Sans compter qu’elle n’est pas « belle » au sens d’une beauté classique : dentition trop visible, mâchoire chevaline, traits anguleux, coupe de cheveux très masculine, oreilles trop imposantes. Et mains si grandes qu’elles évoquent les araignées géantes de Louise Bourgeois. On remarque tout de même l’exquis raffinement de la bague qui contraste résolument avec l’aspect négligé du bas roulé au-dessus du genou digne de la Gervaise de Zola. On ne peut pas ne pas voir qu’en dehors du blanc verdâtre de la table qui fait écho aux teintes blafardes du visage, toute la gamme chromatique du tableau décline un rouge écarlate. Or la femme écarlate dans l’Apocalypse, c’est la figure de la femme réprouvée, la source du péché, l’exhibitionniste qui entraîne l’humanité, et les hommes en particulier, vers l’abîme. Femme perdue ? Je dirais plutôt qu’avec ses lèvres un petit peu trop rouges pour être vraiment honnêtes, Sylvia von Harden assume les éléments de la femme perdue pour bien montrer qu’elle ne l’est pas. Ou qu’elle ne l’est que dans l’œil de celui qui veut la croire ainsi. D’ailleurs, avec son métier de journaliste, à l’époque essentiellement réservé à la gent masculine, Sylvia von Harden revendique une sorte d’« extraterritorialité » : elle est ailleurs. Sur le plan de la féminité comme sur le plan intellectuel.
Au reste où est-elle ? À la terrasse d’un café ? Certainement pas. Plutôt à l’intérieur. Et encore, il ne s’agit pas d’un café réel mais d’une pièce close, sans porte ni fenêtres, un peu comme une prison. Malgré le support des paradis artificiels que sont le tabac et l’alcool, la jeune femme semble enfermée en elle-même comme dans cet espace vide aux murs d’un rouge délavé. Délavés comme si le monde, son monde était fragile ? Et c’est alors que le regard découvre la chaise. Une chaise totalement Art nouveau qui pourrait être un meuble de Majorelle ou de Horta. Ou encore la déclinaison d’une entrée de métro de Guimard. Je pense qu’Otto Dix est bien conscient que l’Art nouveau de la Belle Époque tout en courbes, lianes et autres vagues a certes marqué le retour du féminin dans un monde hypermasculinisé. Mais que ce retour à la fin du XIXe siècle a été ambigu pour la femme dans la mesure où il en a fait une antiréalité : un être un peu exotique et régressif enfermé dans des rôles dits naturels. Or assise sur cette chaise, Sylvia von Harden est une femme totalement Art déco : aucune trace de la sinuosité charmeuse de la courbe. Avec l’aspect anguleux de son corps et de son visage, avec le motif carré un peu sec et abstrait de sa robe, elle arbore à l’inverse une rigueur toute géométrique. Elle affirme haut et fort sa modernité, sa contemporanéité, sa volonté revendicative de casser les figures habituelles de la féminité. On est pris par cette stridence qui se casse, qui s’éraille comme si cette femme était obligée de prendre le risque sinon de la laideur, du moins de la « non-joliesse », pour qu’on ne la range pas dans les catégories traditionnelles de l’épouse soumise et fidèle, de la femme-objet ou de la mère attentive. Et d’un seul coup, cette rigueur linéaire, cette ligne postcubiste… deviennent des éléments d’une stratégie nécessaire et douloureuse pour obliger l’homme à la regarder autrement. On perçoit alors dans le tableau d’Otto Dix le courage de cette femme, on entend son cri poussé dans le désert. Et en regardant son visage en forme de lame, on se dit qu’elle devait avoir intellectuellement un certain tranchant.
Propos recueillis par Cécile Lestienne.
*Otto Dix, Portrait de la journaliste Sylvia Von Harden, 1926, Huile et tempera sur bois, 121 x 89 cm/ADAGP, Paris 2010.






