La chronique de Christian Monjou

Voyage dans une œuvre*
Le mannequin longiligne et anorexique que nous adorons aujourd’hui n’a évidemment rien à voir avec cette Vénus callipyge ! Les canons ont changé : bourrelets et fesses aussi imposantes ne sont plus au goût du jour. Et c’est probablement pour cela que le spectacle de ce dos grassouillet et de ce postérieur pour le moins évasé est inoubliable. Au XVIIe siècle, un tel alourdissement des hanches paraissait sûrement magnifique parce que porteur d’avenir : un bassin aussi évidemment lié à la capacité de reproduction signait la victoire de l’espèce sur la mort dans une société ravagée par les guerres et les épidémies de peste.
Reste tout de même que l’on est dans une scène de voyeurisme à la limite de la pornographie ! Derrière le rideau, on aperçoit fort bien un roi couronné et un autre homme regardant une femme qui manifestement est en train de se déshabiller pour aller se coucher entourée d’objets écrin : elle a une très belle dentelle sur la tête, son lit est somptueux avec ses boiseries et ses draperies, la fontaine à gauche est superbe… Et la paire de pantoufles délicatement posées par terre semble définir l’entrée dans un espace intime ou sacré confirmant que tout spectateur (intérieur ou extérieur au tableau) est bien là par effraction. Le chien, symbole de fidélité, a beau aboyer de façon un peu agressive en regardant le voyeur, nous sommes quand même dans un tableau surprenant. Car on ne nous cache rien et il semble bien qu’une partie du corps de la femme se reflète de façon assez étonnante… dans le pot de chambre ! Une peinture atrocement obscène pourrait-on dire. Mais aussi exquisément subtile.
Regardez la petite tache blanche posée sur le nez de la jeune femme comme pour détourner l’attention de sa large croupe. N’est-elle pas là pour qu’on se demande où le regard doit finalement se poser pour trouver la clef du tableau ? Une finesse qui n’est pas invraisemblable chez Jacob Jordaens, un peintre cultivé travaillant dans l’atelier de Rubens lui-même particulièrement érudit (lorsqu’il peignait, il se faisait lire des textes en grec et en latin). D’ailleurs, la fable représentée ici est savante : il s’agit de celle du roi Candaule, récit historico-mythologique raconté par Hérodote dans son premier livre.
Roi de Lydie, Candaule ne cesse de célébrer la beauté de son épouse devant son garde du corps Gygès. Il parle bien sûr de ses charmes dans l’intimité. « Belle, sans ornements, dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil » comme dira Racine (dans Britannicus). Bientôt, Candaule imagine de montrer à Gygès sa femme nue pour lui prouver qu’il ne se vante pas. L’idée séduit modérément le jeune homme qui anticipe le retour de bâton : à tous les coups, le roi – ou la reine – cherchera à se venger. Mais partagé entre la crainte de l’avenir et celle du présent, entre la crainte de la vengeance et la crainte de désobéir, Gygès finit par céder. Avant, arroseur arrosé, voyeur vu, de s’enfuir… La reine humiliée le fait rattraper et lui laisse le choix : soit être exécuté, soit l’aider à tuer son mari. Gygès choisit la deuxième solution, assassine Candaule, épouse la reine et monte à son tour sur le trône.
Aujourd’hui, l’histoire est oubliée, mais on appelle candaulisme la pratique qui consiste à prendre plaisir à montrer l’objet de son amour à des tiers. Mais ce n’est pas dans ce qui se voit que le tableau dit ce qu’il a vraiment à dire. Je crois que cette œuvre grivoise est une métaphore de la peinture dans laquelle le roi est le peintre, la femme la toile et Gygès, le spectateur ou le critique. Car une grande œuvre est toujours la révélation de quelque chose qui tient au cœur le plus secret de son créateur. Et l’artiste, comme Candaule, est partagé entre cette double attitude : la volonté mais aussi la crainte que le spectateur voie. Il souhaite à la fois se montrer et se cacher. L’œil du spectateur – ou du critique – est lui attisé par l’envie de voir et en même temps terrifié car peut-être que ce qu’il va découvrir mettra en miroir des choses qu’il n’aura pas osé regarder en lui-même. Il n’y a pas de vision sans voyeurisme. Le plus innocent dans tout cela, c’est la toile, c’est la reine, avec qui le critique trompe toujours un peu l’artiste. Au fronton du palais de Chaillot, on peut lire la phrase de Valéry : « Il dépend de celui qui passe/Que je sois tombe ou trésor/Que je parle ou me taise/Ceci ne tient qu’à toi/Ami n’entre pas sans désir ». La reine en se retournant et en nous regardant nous dit aussi : « Ami n’entre pas sans désir ». Car on ne peut entrer dans une œuvre que porté par le désir. Celui d’entrevoir l’autre pour s’entrevoir soi-même.
Propos recueillis par Cécile Lestienne.
*Jacob Jordaens, Le Roi Candaule présente son épouse à Gygès, 1646, huile sur toile, 157 x 193 cm.




