L'Édito du mois

Faites une expérience de pensée : vous découvrez sur la paroi d’une grotte ancienne une peinture de mammouth entouré de silhouettes humaines. Que signifie ce dessin : est-ce le récit d’une scène de chasse ? Une représentation du dieu mammouth que prient les hommes du clan pour obtenir un peu de sa force ? L’effigie d’un animal totémique réputé avoir engendré la tribu ? Ou est-ce une scène extraite d’une histoire pour petits Cro-Magnon narrant les aventures d’un mastodonte nommé Babar, très ami avec la famille d’une vieille dame ? Personne ne peut le dire.
On peut bien sûr être ému, voire subjugué, par l’expressivité du trait de l’artiste préhistorique. Mais faute de savoir sur le mode de pensée de nos ancêtres du paléolithique, le sens de cette image nous est à jamais perdu. Même si l’on reconnaît bien les protagonistes : les hommes avec leurs armes, l’animal avec ses poils et ses longues défenses.
C’est bien la preuve que les images ne parlent pas d’elles-mêmes, assure l’anthropologue Philippe Descola. Leur sens est fonction de la culture, de la vision du monde de l’artiste qui les a créées. Dans une nouvelle exposition du musée du quai Branly, cet héritier de Claude Lévi-Strauss nous propose de regarder des peintures, sculptures et masques venus d’Australie, d’Amazonie ou de Chine… Puis d’essayer de troquer un instant notre regard d’Occidental contre celui d’un Jivaro, d’un Aborigène, d’un Chinois… porteurs chacun d’une vision du monde aux antipodes de la nôtre, mais à portée de connaissance (lire p. 26). Une expérience qui a le mérite de rafraîchir notre regard. Rien de tel que de sortir des cases, de bousculer ses références et ses habitudes pour raviver notre œil souvent saturé d’images. Parions que se plonger dans le monde évoqué par ce kangourou peint sur écorce en terre d’Arnhem, en Australie (ci-contre), mais aussi contempler l’ultime raffinement des costumes des derniers maharajas (lire p. 80), découvrir des dentelles de bois, de porcelaine et de fils électriques (lire p. 56) ou s’intéresser à une pochette de disque des Beatles (lire p. 76) soient des exercices salutaires et enrichissants qui nous permettront peut-être de regarder autrement les chefs-d’œuvre de Turner (lire p. 16) ou de Man Ray (lire p. 32). Bonne lecture !
Cécile Lestienne, rédactrice en chef.
.




